dimanche 8 novembre 2009

De l'amour au XVIIIe siècle




On pourrait croire le siècle des lumières celui des Liaisons dangereuses, des amours tumultueuses et nombreuses. Il est avant tout celui de la recherche de l’amour. Amour fidèle, unique, constant, qui unit les sens et les sentiments. Mais ce n’est pas un amour matrimonial, c’est une quête nouvelle du bonheur, d’une deuxième chance en dehors du mariage qui, lui a d’autres fonctions, non remises en cause. Après un mariage de convenances, et la procréation de peu, prou ou nombre d’enfants, quelques personnes de la haute société ont mené une vie heureuse avec un amant ou une maîtresse, eux-mêmes mariés, et à créer ou recréer une vie conjugale et amoureuse. « C’était le dix-huitième siècle expiré et marié à sa manière. Il suffit de tenir bon dans la vie, pour que les illégitimités deviennent des légitimités . On se sent une estime infinie pour l’immoralité, parce qu’elle n’a pas cessé de l’être, et que le temps l’a décorée de rides. » écrit Chateaubriand dans les Mémoires d‘Outre-Tombe.
Ce siècle nous en montre de nombreux exemples comme Mme d’Houdetot et Saint-Lambert, Mme d’Epinay et Grimm, le duc d’Orléans et Mme de Montesson, et les plus célèbres d’entre eux, le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran. Et pourtant, elle était veuve, il était célibataire, étant chevalier de Malte, mais les convenances, les intérêts de fortune et de famille n’autorisaient pas ce mariage qui ne put se faire qu’après la Révolution où ils sont devenus pour la société l’image vivante de Philémon et Baucis comme l’écrit Madame de Chastenay, dans ses Mémoires - qui viennent de reparaître en texte intégral dans la même Bibliothèque d’Evelyne Lever - « Ils étaient tous les deux d’une simplicité romantique » ajoute-t-elle.
Avec la publication du premier volume de leur correspondance, nous vivons les débuts de cette histoire amoureuse, fort bien commentée et annotée par Sue Carrell, spécialiste américaine de la littérature française : en mai 1777 le prince de Ligne présenta le chevalier de Boufflers, cadet d’une grande famille picarde, sans fortune, colonel du régiment de Chartres-infanterie, homme d’esprit peu goûté de la cour à cause de ses vers et de sa liberté de parole, à une jolie brune piquante, la comtesse de Sabran dont les traits ont été immortalisés par Mme Vigée-Lebrun. Eléonore de Jean de Manville, héritière d’un riche trésorier général de France avait épousé à 19 ans en 1766, un vieil amiral de cour, le comte de Sabran, d’une famille provençale très illustre mais très gueuse. Le mariage de la poire et de la soif selon un formule courante de l’Ancien régime. En échange de sa dot, la nouvelle épouse fut reçue aux honneurs de la cour où sa beauté et son esprit en firent vite une jeune femme à la mode. Veuve avec deux enfants dès 1775, elle acheta un des plus jolis hôtels de Paris, rue du Faubourg-St Honoré et mit son honneur et sa vertu sous la protection de Mgr de Sabran évêque de Laon. Sa vertu était grande et c’est par une amitié fraternelle que commence cette correspondance mais qui ne trompe personne. On les sent qui s’aiment malgré les mots «ma sœur» et «mon frère» ! Il faut attendre mai 1781 pour une première nuit ensemble dans le ravissant lit bleu de la comtesse. La vraie correspondance amoureuse peut alors commencer, avec ses crises de jalousie, ses caprices, ses raccommodements et ce premier volume s’arrête au moment ou le chevalier de Boufflers désireux d’acquérir un peu de gloire est nommé gouverneur du Sénégal en 1785. Deux autres volumes suivront l’année prochaine qui seront, comme le premier, remplis d’inédits et de détails qui nous éloignent des Liaisons dangereuses : « Adieu, amie; écrit le chevalier en 1784, adieu, amour, adieu, ange, archange ; adieu, douce domination dont mon cœur et ma raison même ne se défendront jamais ».

La comtesse de Sabran et le chevalier de Boufflers, Le lit bleu, correspondance 1777-1785, édition établie et présentée par Sue Carrell, Tallandier, 22 euros.

Victorine de Chastenay, Deux révolutions pour une seule vie : Mémoires 1771-1855, édités par Raymond Trousson, Tallandier, 32 Euros.

vendredi 24 juillet 2009

Petite sonate autrichienne



L’histoire des familles aristocratiques constitue un fonds inépuisable de la littérature mondiale, sagas qui nous décrivent le pater familias, les saintes, les exclus….les différentes branches, les alliances, les amours et les coups tordus dans des châteaux de rêve ou des manoirs hurlant et sifflant…Réussies, elles nous donnent comme Au plaisir de Dieu de Jean d’Ormesson un ton, un air qui résonne longtemps en nous et nous emmène là où la littérature doit nous emmener. Mais on a jamais été aussi loin que Thomas Bernhard dans Extinction que Gallimard vient de publier dans la collection L’Imaginaire. Ce livre est le contraire d’une saga, c’est un souffle de l’intérieur d’une famille, d’un château, de l’Autriche qui nous révèle son aspect petit bourgeois et hypocrite que l’on sent à Vienne et dans l’ancien empire C’est un récit à la façon de Thomas Bernhard qui nous martèle et nous ressasse la destinée d’une famille en voix d’extinction. Car toutes les familles, mêmes les plus illustres, les plus anciennes ou qui se croient immortelles à la façon des Esterhazy qui ont pour devise « Quand Dieu créa le monde Adam III Esterhazy vint le féliciter », toutes ces familles orgueilleuses et vaniteuses vont s’éteindre. Déjà Marc-Aurèle dans ses Pensées ( VIII, XXXI) disait “Vois encore ailleurs non la mort d’un seul homme, par exemple, celle de la race entière de Pompée. Aussi, trouve-t-on gravé sur les tombeaux : ci-gît le dernier de sa race. Songe combien les ancêtres de celui-ci s’étaient donné de peine pour laisser un héritier de leur nom. Quelqu’un sera nécessairement le dernier; par conséquent la famille entière mourra.” Cela aurait pu être l’exergue d’Extinction, Le narrateur est un cadet de grande famille qui vit à Rome où il donne des leçons de littérature allemande à un étudiant. Et il lui raconte son choix de Rome, de l’Italie, de la culture italienne et de l’art de vivre contre sa famille engoncée dans les traditions d’un immense château millénaire, dans un climat froid et brumeux au milieu des forêts, des chasses et de la religion… de l’apparence… Il se sert de cette confession pour nous distiller les critiques les plus acerbes, les plus amères contre la famille, contre sa mère, l’église, l’Autriche , l’esprit national socialiste autrichien, l’hypocrisie autrichienne… un espèce de décadence de la Mittel Europa, d’envers des choses… On croit maintenir un passé aristocratique alors qu’on vit dans la compromission la plus abjecte. Qu’y a–t-il sous les Loden, les jolis tabliers salzbourgeois, l’amour de la musique viennoise et la catholicisme le plus triomphant? Quelles sont les vraies relations entre sa mère et un prélat autrichien fixé à Rome? Pourquoi les bibliothèques sont-elles toujours fermées à Wolfsegg? Pourquoi son oncle si cultivé et charmant est-il considéré comme un paria par une famille si conformiste imprègnée d’esprit petit bourgeois oppressant? Ses membres se prennent pour des géants qui ne sont que des marionnettes. Murau parti à Rome écrit pour se délivrer de cette oppression, mêlée de nostalgie et d’amertume. Amertume d’une destinée qui aurait pu être autre si on avait poursuivi la lignée dans ce qu’elle avait de beau, d’innovant, de spirituel dans les temps anciens. C’est que depuis le XIXe comme l’écrit Châteaubriant dans les Mémoires d’Outre-tombe, la noblesse est entrée dans l’âge des vanités… Cette destinée prend un tour inattendu quand les parents et le frère aînée de Murau meurent dans un accident de voiture et qu’il devient l’aîné de la famille, le maître de Wolfsegg… Il va conduire la famille à l’extinction selon une logique implacable mêlée de vengeance, de respect et de justice. C’est un des meilleurs romans de Thomas Bernhard, un de ceux qu’on lit en trois ou quatre nuits, totalement absorbé par une lecture qui nous laisse pantelant et songeur après avoir tourné la dernière page…. Une petite sonate autrichienne insistante et sardonique pour l'été.

Thomas Bernhard, Extinction, Gallimard, L’Imaginaire, 9 €

dimanche 14 juin 2009

Le musée du château de Dieppe




A l’opposé de Cannes , il est une destination maritime où je rêvais depuis longtemps d’aller, une cité aux confins de l’histoire, de la littérature et de la mer, Dieppe. Profitant d’un temps normand de printemps qui alternait la pluie, le crachin, le grand soleil et les orages, nous sommes partis à la découverte d’un lieu qui ne correspondait en rien à ce que j’imaginais. D’une intense activité portuaire, il ne reste rien, ou presque. Une malle pour l’Angleterre tous les soirs, quelques chalutiers, des promènes couillons, une dizaine de voiliers….les quais, docks, hangars sont déserts, c’est d’une tristesse infinie comme si la vie s’était retirée en même temps que la mer. Une mairie affreuse, un front de mer aussi mal reconstruit que partout dans la France d’après guerre. Hôtels et casinos d’une laideur inouïe. La vieille ville est plus préservée et pittoresque, beaucoup de belles maisons sont à vendre ou à louer. Deux églises gothiques, Saint Rémy et Saint Jacques, bijoux l’architecture normande, d’une taille de cathédrale, dans un état lamentable. Ce sont des chefs d’œuvre en péril... Dans l’une, un filet pour les chutes de pierre et de gravas, l’autre est coupée en deux. On y expose un affreux peintre local qui vend ses croûtes entre deux contreplaqués…Triste exemple de la situation du patrimoine religieux français. La ville de Dieppe ne peut certainement pas faire face toute seule à l’entretien de ces deux édifices, avec 30.000 habitants une économie en déroute…Pourtant les touristes, Anglais surtout, se manquent pas depuis toujours ! Première cité européenne des pèlerins de Saint-Jacques qui débarquaient de Brighton, Dieppe nous montre là sa richesse médiévale.
C’est cette richesse que l’on retrouve au musée du château qui surplombe la ville. Exquis musée de province qui nous offre des collections très variées, ayant chacune un grand intérêt grâce à l’intelligence et au goût du conservateur. Toute l’histoire maritime est présentée, liée aux aventuriers dieppois, aux Ango, à Duquesne, tableaux d’Isabey, maquettes de bateaux. L’histoire locale avec le lancement de la première station balnéaire sous la Restauration par la duchesse de Berry dont on voit le portrait offert à la ville. Il faudrait aussi sauver à ce propos le petit théâtre construit en 1826, unique en France avec sa machinerie et son décor fermé depuis 50 ans… La collection de tableaux comprend un beau portrait de Courbet, Jacques Emile Blanche, Lebourg et toute l’école normande de paysage, un merveilleux Fantin-Latour très symboliste, un portrait d’écuyère de Van Dongen. Mais la spécificité du musée est l’ivoire. Les marins dieppois du Moyen Age et de la Renaissance allèrent prendre le tabac et l’ivoire sur les côtes d’Afrique d’où les premières manufactures de tabac qu’il fallait râper, les râpes étaient protégées par des morceaux d’ivoire sculptés… les artistes se sont déplacés vers Dieppe pour s’approvisionner et travailler sur place. Voila comment est né cet art que l’on découvre avec joie, car au delà des christs, statues de saints et scènes religieuses, dont certaines sont admirables dans leur architecture « Renaissance », on découvre des médaillons et portraits de grands, de princes européens, de seigneur normands comme d’armateurs dieppois, des scènes mythologiques – Apollon et Daphné – des bustes, des paysages ajourés imitant le Wedgwood, des bijoux… c’est inattendu dans la variété et le talent. Plus loin, sont les figurines de terre cuite ou crue de Pierre-Adrien Graillon, autodidacte dieppois encouragé par David d’Angers qui a représenté comme des santons laïques ses contemporains, les pauvres et les bourgeois de Dieppe. Il est le créateur d’un monde comme Balzac et Daumier, qu’il a aussi retranscrit sur des panneaux de bois d’une grande fraîcheur d’exécution et d’imagination. Il faut aussi signaler les collections et le mobilier de Camille Saint-Saens pour les amateurs de musique.
De la terrasse du château, on domine la ville et la côte vers Varengeville où le jardin du Bois des Moutiers offre en cette saison les plus beaux rhododendrons de France qui s’étalent dans les vallons vers la mer. A deux heures de Paris.