mardi 5 février 2008

Une passion de collectionneur

La publication d’un journal de collectionneur est toujours l’écho d‘une passion, c’est ce qui nous touche, même si le sujet n’est pas de nature à nous enthousiasmer. Il nous est tous arrivé de rencontrer un homme un peu terne, un fonctionnaire falot, un interlocuteur triste et, par hasard, une phrase de la conversation évoque le thème de sa vie, de sa passion, de sa collection, et on voit alors dans ses yeux une lueur nouvelle, il s’enflamme, il devient loquace, son visage se transforme, une métamorphose le rend à nos yeux, beau, séduisant, intéressant et on se dit : « Voilà son jardin secret… » La publication que vient de faire Jacqueline du Pasquier est de cet ordre là. On ne sait pas si on aurait sympathisé avec Raymond Janvrot (1884-1966), bon bourgeois bordelais, vieux garçon, un peu guindé et formel vivant avec sa mère, ruiné et maladif… mais il tenait un journal (de 1900 à sa mort) qui nous permet de pénétrer dans l’intimité de sa collection de souvenirs royalistes, de partager sa ferveur, d’en comprendre l’orientation mais aussi de cerner la psychologie du collectionneur. Est-ce la ruine de sa famille qui l’incita à s’intéresser aux derniers moments de la royauté : les derniers rois et princes, les révolutions de 1789, 1830, 1848, l’exil, avec une prédilection pour la duchesse de Berry et le château de Froshdorf. Ce cousin Pons du XXe siècle raconte ses achats, les âpres négociations avec les antiquaires, les héritiers qui vendent en douce, ceux qu’il presse de vendre à Bordeaux, Paris, Nice, en Italie, en Autriche…partout, il revient avec des valises, des caisses, des paquets en 3e classe n’ayant plus assez d’argent, tremblant aux postes frontières. Il fustige l’inculture de visiteurs médiocres, l’esprit bourgeois qui conserve ses biens sans les comprendre et sans les aimer et les chipies bordelaises qui « manifestaient leur ignorance et leur stupidité ». Son journal est publié par extraits, reliés entre eux par Jacqueline du Pasquier, historienne de l’art, conservateur en chef honoraire du musée des Arts décoratifs de Bordeaux et directrice de la Revue de Sèvres. Avec un grand talent, elle a su regrouper par thèmes ou par périodes son amour des rois, sa mélancolie, ses objets inanimés, les échos de la vie bordelaise, accompagnés des illustrations de ses chefs d’œuvres : miniatures, portraits, opalines, médailles, sulfures, bustes, porcelaines, gants, gravures etc.…au total 18.000 œuvres cédées ou léguées à la ville de Bordeaux en 1958 et 1966 qui n’a jamais ouvert le musée que Jacques Chaban-Delmas lui avait promis et les laissent aujourd’hui dormir dans des réserves : une partie des salles qui lui étaient consacrées au Musée des Arts décoratifs viennent d’être transformées en boutique… c’est la nouvelle muséologie de l’argent… Ce livre est donc bien venu qui rend hommage à cet homme de cœur dont la vie fut orientée par un amour fou.

Jacqueline du Pasquier, Raymond Jeanvrot, une passion royaliste, Somogy/musée des arts décoratifs de Bordeaux, 2007, 28 €.

Ecrits et chuchotements

Les dîners en ville ne bruissent que de cette interrogation : Denis Olivennes sera-t-il le prochain secrétaire d’état à la culture de Xavier Darcos qui réclame ce rattachement à Nicolas 1er ? Mme Albanel aurait-elle du démissionner après sa lettre de mission ? C’est la question que l’on pose en montant l’escalier de l’opéra comique pour le spectacle de la saison « Cadmus et Hermione » de Lully où tout le snobisme parisien se presse – le chic étant de ne pas payer sa place surtout si on vient de Puteaux comme belle sœur du sous-sous-chef de cabinet - tant on s’est ennuyé partout au premier trimestre. Enfin du nouveau, des décors et machineries du temps, une gestuelle baroque reconstituée, un « vieux françois » parlé en roulant les « r » et en prononçant toutes les lettres comme « ceusses » là, qui déroute et n’est pas toujours convainquant ! Et surtout, un esprit de troupe, frais comme une bise d’hiver qui mêle la danse, la comédie et le chant… pas de stars, des professionnels qui s’amusent et nous amusent. On avait l’impression d’être assis derrière Louis XIV à la création de 1674. Merci Vincent Dumestre !

La même ambiance pour « Le carnaval et la folie » de Cardinal des Touches compositeur oublié du XVIIIe siècle, fraîcheur, troupe de jeunes talents malgré une musique qui n’est pas inoubliable et un très vilain décor ! Bravo à l’opéra comique qui reprend enfin son rôle de salle de découvertes, de re-découvertes. À l’opposé, l’exposition « Allemagne, les Années noires » qui vient de se terminer au musée Maillol nous plongeait dans l’expressionnisme allemand. Les cartes postales dessinées de Otto Dix de la guerre de 14 valent mieux qu’un long discours sur la paix et la guerre. Mais on ne pouvait s’empêcher de penser que pendant ces années noires pour l’art allemand, ici c’était Matisse, Picasso, Braque ! Où est l’âme allemande ? Elle est à l’opéra Bastille dans « La femme sans ombre » de Strauss … et non pas « Une femme, une chatte » comme traduisent les mauvais germanistes dont je suis… mis en scène par Wilson, rare moment où tout était au même niveau, la musique, la fosse, la scène, le chant, les décors, la lumière. Cette merveilleuse ambiance du monde surnaturel opposé aux humains, la force de l’amour, on la retrouve aussi dans « La petite Catherine de Heilbronn » de Kleist à l’Odéon/ateliers Berthier. Victoire de l’amour, du rêve et des dieux, mais hélas contrairement à l’opéra comique, diction affreuse des acteurs : le comte von Strahl s’écrie plusieurs fois, C’éééé elle, c’ééé elle au lieu de c ‘est t-elle … on finit par ne plus entendre ni comprendre le texte. La séduisante Anna Mouglalis fait le succès médiatique de cette pièce, mais si elle est bellisssime dans sa robe rouge et elle crie beaucoup d’une voix mal posée… mise en scène à l’opposé de ce que Kleist veut nous dire, décor et lumières somptueux.

Au théâtre de la Colline, le spectacle était dans la salle venue rire à la pièce de Feydeau, un vrai théâtre populaire, avec des familles, des gens du quartier, des seniors qui n’y vont jamais, il fallait les voir se décrocher la mâchoire et écouter les commentaires… on riait plus encore de ce spectacle que des tirades de Feydeau…les cocus sont éternels ! Revoir Courbet avant la fermeture de l’exposition du grand Palais était un must, mais valait mieux avoir son petit Sésame. Je ne me lasse pas du « Bonjour M. Courbet » ou de « la Mer à Palavas », qui nous renvoient au Musée Fabre de Montpellier qui a peut-être le plus beau fonds de ce peintre et des paysagistes du XIXe siècle. Grâce au collectionneur Alfred Bruyas dont les portraits nous renvoient le roux de sa chevelure et de sa belle barbe . Il faut courir voir ce musée ré ouvert, la plus grande réussite française de ces dernières années … le contraire du musée Granet d’Aix, un mort-né… Il y avait beaucoup moins de monde aux dessins de Polidoro da Caravaggio au Louvre, élève de Raphaël que j’avais découvert cet été à Messine, où il termina sa vie. Petites figures féminines qui atteignent à la suavité du Corrège ou à la grâce de Beccafumi . Des sanguines exceptionnelles, accompagnés de commentaires de Vasari.

Pour terminer ce dimanche, le concert d’orgue de Jean Guillou à Saint-Eustache nous fait entendre le maître dans les préludes et fugues, et sonate de Bach. Dans cette interprétation, comme dans les improvisations au cours de la messe qui suivit, Jean Guillou est très serein, très clair dans sa vision de Dieu et du ciel, très rassurant… on est loin de Napoléon le petit et du mieux disant culturel !

dimanche 2 décembre 2007

Les facéties de Mirabeau-Tonneau

Quand on reprochait son ivrognerie au vicomte de Mirabeau, dit Mirabeau-Tonneau, frère cadet de « l’Orateur du peuple », il répondait « De tous les vices de la famille, c’est le seul que mon frère m’ait laissé… ». C’est un homme terriblement complexe dont viennent de paraître « Mes repas ou la vérité en riant et autres facéties », une série de textes que le député à l’Assemblée nationale publia avec grand succès à cette époque bénie des pamphlétaires et des satiristes. Mirabeau-Tonneau, colonel du régiment de Limousin, un des chefs du parti « aristocrate » à l’Assemblée avait un physique et un caractère propres à la caricature : ce fut une des têtes de turc des journaux révolutionnaires. Dans sa Prophétie du mois d’octobre 1791, le Père Duchesne annonce : « Viens jean-foutre, viens bougre de Riquiqui l’aîné, viens donc maintenant avec ta face hypocondre et allongée, balancer ton frère Riquiqui-Tonneau, autre jean-foutre, et un foutu viedase, pendant que toi même, foutu hypocrite, lèves le pied et lâches la mesure … je veux que le rabat du pape me serve de genouillères et qu’une charretée de hussards fasse la soupe dans le ventre de son coquin de frère, et que le diable après emporte la marmite au cinquante-cinq foutre, si les deux ne font la paire et le jean-foutre n’a reculé, que pour mieux sauter » ! Fréron le jeune monta « l’Orateur du peuple » contre lui et Camille Desmoulins en fit son ennemi juré dans son journal « Les révolutions de France et de Brabant » où il publia plusieurs caricatures et anecdotes injurieuses. Ce Tribun-cadet s’empiffrait et buvait comme dix, multipliait les effronteries et les affrontements, imprimait et distribuait des libelles, intervenait à l’Assemblée à tout propos et de façon fantaisiste, raillant sans cesse ses collègues, amis et ennemis.

On peut regretter des inexactitudes dans le texte et ses commentaires. Ainsi p. 250, ce n’est pas le comte de Choiseul-Goussier mais Gouffier ! qui fut ambassadeur à Constantinople et comme l’a montré la passionnante exposition du musée Calvet d’Avignon cet été, un remarquable dessinateur. A la fin de l’introduction, Antoine de Baecque résume en quelques lignes un peu bâclées la fin du vicomte : c’est bien au début du mois d’août 1790 que le vicomte de Mirabeau rejoignit les émigrés, mais ce qu’il appelle la « petite armée contre-révolutionnaire de Condé » n’était pas basée à Coblence où se trouvaient les frères du Roi Louis XVI et l’armée des Princes. L’armée du prince de Condé était à Worms. Mirabeau leva avec l’argent de sa femme la prestigieuse Légion de Mirabeau dont le comte de Neuilly dit dans ses Mémoires « Cette légion qui s’était couverte de gloire, était forte de 4 à 5.000 h, toujours au complet, ne manquant jamais de recrues. Les hussards portaient à leur shako une tête de mort blanche, large comme la main, avec des os en croix : on les appelait les hussards de la mort. C’était un brave régiment… partout où il chargeait, il faisait la trouée». La Légion s’établit à Ettenheim chez le cardinal de Rohan où elle se frotta au armées révolutionnaires sur la frontière d’Alsace, puis dans le Brisgau. Mirabeau-Tonneau provoque des escarmouches avec les armées révolutionnaires : une nuit il passe le Rhin, s’empare d’un poste et d’un village, fait des prisonniers et revient au petit jour sans avoir perdu un seul homme… les Autrichiens le convoquent en conseil de Guerre mais le Prince de Condé arrangera l’affaire… Contrairement à ce que dit le préfacier, Condé le lui retira jamais sa confiance… il avait au contraire avec lui des liens très particuliers, leur correspondance conservée aux archives du château de Chantilly a un ton de complicité, un naturel de fréres d’armes : « Ecrivez-moi sans compliments, lui dit le prince, on n'en a pas besoin entre nous autres gentilshommes et soldats ». Enfin ce n’est pas le 15 septembre 1795 mais 1792 que le cher vicomte mourut d’une attaque provoquée par huit jours de fièvre et de colère. Ce fut un immense désespoir « On aurait dit que chaque individu avait perdu le père le plus aimé, écrit le marquis de Toustain dans ses Mémoires… Son caractère était composé de grandes qualités et de grands vices : brave jusqu’à la témérité, généreux jusqu’au désordre, franc et loyal ; ayant infiniment d’esprit, il était doué d’une éloquence rare, de celle qui convient pour électriser les troupes. Mais très peu de moralité, de grands dérangements, la passion du vin et des liqueurs, un emportement extrême… ». C’est donc une initiative très heureuse que de rééditer les écrits de ce représentant d’une noblesse fidèle, un de ceux qui ont compris dès le début des événements que l’Ancien régime était tombé, que Louis XVI n’empêchera rien et que la Révolution emportera tout. « Ceux qui ont émigré étaient en désaccord formel avec un bouleversement politique qui portait atteinte à un état de choses considéré par eux comme intangible, voire sacré », écrit le duc de Castries. C’est l’honneur que le facétieux vicomte a constamment suivi au milieu de ses facéties et contradictions.

« Mes repas ou la vérité en riant et autres facéties », Edition présentée et annotée par Antoine de Baecque, Le Mercure de France, collection Le Temps retrouvé.