mercredi 25 mai 2011

Le nouveau livre de Frédéric d'Agay : La Provence au service du roi

Frédéric d'Agay, Emmanuel de Waresquiel et l'Amiral Chomel de Jarnieu, major général de la Marine
lors de la présentation à l'Hôtel de la Marine, le 16 mai 2011
, du nouveau livre de
Frédéric d'Agay "La Provence au service du Roi (1637-1831) Officiers des vaisseaux et des galères"


La Provence est une des grandes provinces maritimes de la France, la principale sur la Méditerranée longtemps le centre du monde, il est donc naturel qu’elle ait depuis longtemps donné de nombreux officiers aux corps des galères et des vaisseaux sous l’Ancien Régime. Dans son ouvrage, Frédéric d’Agay, après avoir recensé les 1600 officiers et 130 amiraux provençaux qui, pendant deux siècles ont dominé la Marine française, analyse l’appropriation, la constitution, lente sans doute, fougueuse souvent, méthodique parfois, d’une marine où l’on serait entre soi, et où l’on défendrait à la fois la Provence et la France contre ses ennemis, l’honneur du Roi et de la Religion, et l’intérêt commun de ces familles de la noblesse provençale, assez particulière en effet.

Dans le premier tome, il présente un portrait succinct et vivant de la noblesse provençale, ses origines très diverses, l’apport des étrangers et des néophytes, ses particularismes comme la vision de ses membres par la Cour de France, ses liens avec l’ordre de Malte qui a sa langue de Provence. C’est d’abord à Marseille sur les galères, puis dans le corps de chevaliers de Malte habitués à se battre contre les Sarrasins et autres barbaresques, que se créent les premières dynasties de marins. La prise des îles de Lérins par les Espagnols en 1637, entraîna la création
par Richelieu d’une véritable marine moderne, et fut le premier acte d’engagement important des gentilshommes provençaux. La création du port de Toulon et un réseau de nouvelles familles dynamiques favorisa ce nouvel essor. C’est tout naturellement que la création par Colbert des gardes de la marine à Toulon et des gardes de l’étendard réal des galères, à Marseille, réservés à la noblesse et aux enfants du corps, c’est à dire au fils de marins, favorisa les Provençaux. La nouvelle noblesse parlementaire aixoise comme les lignées féodales de haute Provence s’engouffra également dans ces corps.

Dans les années 1680-1700, c’est un cadet de famille qui se fait marin, puis deux ou trois neveux, et à mesure que le siècle avance d’autres neveux, dont le chef de famille, et des rejetons de leurs sœurs, les maris de leurs nièces : c’est plus de cinquante tableaux familiaux que l’on peut présenter de cette manière. On est noble provençal et marin, c’est une trilogie qui se met en place, un réseau qui fera écrire à une mère provençale : « Mon fils placé dans la marine se trouvera partout avec sa famille et ses amis ».

Frédéric d’Agay raconte l’entrée dans la marine, les difficultés et les conditions, les tactiques familiales. Il analyse les spécificités du corps des galères supprimé en 1748 et qui comprenait 50 % d’officiers provençaux. L’origine géographique de ces marins est commentée avec la prédominance de Marseille, Toulon et Aix, la capitale de la Provence et siège du Parlement dont les familles riches et ambitieuses ont pris le pouvoir en Provence dans les années 1660.

La marine va apporter à toutes ces familles différentes un moyen de fusion au sein de la noblesse provençale, et aussi gloire, fortune titres, honneur et honneurs. L’hiver ramène les escadres dans les ports de Toulon et Marseille d’où l’on peut rejoindre les hôtels familiaux d’Aix, d’Avignon, de Draguignan, de Grasse, ou les châteaux de la montagne. C’est six mois de tranquillité pour s’occuper de ses vieux parents, surveiller ses domaines, élever ses enfants, raconter à ses neveux les combats, le séjour à Constantinople, la beauté des Circassiennes. Si la vie sur les vaisseaux et les galères est très dure, emplie de maladies et de contagions, si les combats sont risqués, et les campagnes en Amérique parfois longues, tout cela n’a rien à voir avec une vie de garnison, loin de chez soi, coûteuse, dans le froid et dans le nord, sur les frontières de l’Empire, d’où on ne revient pas si souvent à cause de l’éloignement, du coût des voyages, un entraînement très difficile, une discipline rigide et une mauvaise paye.

De ces engagements de marins naîtront 1250 officiers de marine provençaux ayant servi entre 1700 et 1792, qui donneront 119 amiraux, 34 brigadiers des armées navales et chefs de divisions, 187 capitaines de vaisseau, 539 chevaliers de Saint-Louis, dont 12 grand- croix et 23 commandeurs, 72 chevaliers de Cincinnati, auxquels on peut aussi ajouter des généraux des galères de Malte, des amiraux au service de marines étrangères, des gouverneurs de colonies. Si l’on tient compte des officiers du XVIIe siècle, les Provençaux ont donné à la marine française plus de1600 officiers et 130 officiers généraux. Tous ces grades supérieurs comme subalternes sont analysés et inventoriés, comme aussi les pensions, les décorations, les morts et blessés au service, tous les éléments de leur biographie familiale et maritime.

À la fin du XVIIIe, l’accroissement de la démographie et du nombre de fils à placer va renforcer les conditions nobiliaires. La concurrence entre les familles est rude. Dans une démarche ethnologique et sociologique, Frédéric d’Agay retrace ce besoin de protection à Paris et à Versailles, les réseaux mis en place auprès des Provençaux influents : ministres, courtisans, maréchaux, ambassadeurs, prélats, les rapports de clientèle entre parents à la Cour et en Provence. La gloire des marins provençaux rejaillit à Versailles sous le règne de Louis XVI car la cour a compris qu’elle a raté l’occasion unique de donner à Suffren un bâton de maréchal de France. Elle est donc décidée à ne pas manquer le suivant parmi les marins provençaux qui représentent alors un tiers des officiers généraux, un quart des capitaines de vaisseau, un huitième des officiers !

Mais la Révolution brise cet essor car les marins doivent émigrer comme nobles et fidèles au Roi pour sauver leur vie et leur honneur. Rentrés en France, Napoléon refuse de les réintégrer dans la nouvelle marine et la Restauration ne put recréer les conditions favorables à l’ancienne marine. L’établissement de l’école navale de Brest, par Louis-Philippe en 1831, consacra une nouvelle marine bretonne et atlantique.

Dans le tome second, Frédéric d’Agay nous livre le dictionnaire des 1600 marins provençaux, bien souvent inédit, réparti en deux listes, celle des 1250 officiers du XVIIIe, très complet et les 350 qu’il a pu retrouver ayant servi au XVIIe, redonnant à chacun son nom véritable, son origine familiale et géographique, sa carrière et tous les éléments biographiques (décorations, pensions, notes et apostilles, portraits connus) retrouvés dans les archives publiques et privées comme dans les récits du temps. C’est un instrument de travail incomparable pour le chercheur pour identifier des marins méconnus ou non identifiés dans les histoires de la Marine. Ce travail de quinze ans est le résultat d’une thèse soutenue à la Sorbonne, université de Paris IV, sous la direction du professeur Jean Meyer.

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À adresser à la Librairie Honoré Champion – 3 rue Corneille F-75006 Paris librairie@honorechampion.com – www.honorechampion.com
Prix de lancement jusqu’au 30 juin 2011 : 175 € Au-delà : 220 € Parution : 4 avril 2011
Frédéric d’Agay
La Provence au service du Roi (1637-1831) Officiers des vaisseaux et des galères, 2 volumes
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Frais de port : 8 €
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jeudi 29 juillet 2010

Sole Luna : un pont entre les cultures




La Sicile, chacun le sait, est un modèle dans l’histoire… ancienne. On ne se lasse pas avec Benoist-Méchin et son Frédéric de Hohenstofen de se plonger dans le passé bigarré de cette île et de respirer les vents qui ont amené de tous les coins de la Méditerranée, les Grecs, les Carthaginois, les Arabes, les Normands, les Provençaux, les Catalans. Tous y ont laissé des témoignages artistiques, littéraires, scientifiques d’une civilisation flamboyante. Il était donc bien normal que Lucia Gotti Venturato, installe à Palerme un Festival international de documentaires sur la Méditerranée et l’Islam : «Sole Luna, un pont entre les cultures». Elle dit elle-même en parlant de son festival : « Le soleil et la lune… ce binôme antithétique, comme le jour et la nuit, le masculin et le féminin, le père et la mère, l’orient et l’occident, représente en réalité les extrémités d’un pont qui pour pouvoir assumer son rôle doit être traversé et retraversé de manière continue ». Cette belle et élégante femme, originaire de Vénétie a travaillé dans les couloirs de la chambre des députés à Rome, s’occupant de d’éducation et de politique extérieure. Elle a délaissé cette carrière pour suivre sa passion des rencontres et d’une autre Italie, ouverte à toutes les cultures méditerranéennes et islamiques. Que de riches découvertes depuis cinq ans ! Cette année, le festival était encore mieux organisé, dans un lieu magique qui a succédé à d’autres lieux magiques, le cloître de Sant’Anna et les cours de la galerie d’art moderne de Palerme, dans le vieux quartier de la Kalsa, à deux pas du marché de la Vucceria et de l’antique foccaceria de S. Francesco, un des meilleurs restaurants traditionnels de Palerme. Au milieu des églises, chapelles et oratoires décorés par le génial sculpteur baroque Serpotta, dont la bellissime statue de la Vérité à S. Lorenzo est le point de départ du roman de Vicenzo Consolo, Retable… Nous sommes aussi à deux pas des palais décrits par Leonardo Sciascia dans Le Conseil d’Egypte, peut être son meilleur roman sur la Sicile et le XVIIIe siècle… Dans cet environnement qui porte à la joie dès le matin, nous avons assisté aux projections et rencontres de Sole Luna 2010. Pendant une semaine, les membres du jury, les amis se croisent avec un public de jeunes, de cinéphiles et de Palermitains aux projections, aux concerts, conférences et causeries. Gabriella d’Agostino, la célèbre anthroplogue italienne est la présidente du comité scientifique, où figurent le génial artiste américain James Turrell, qui a créé l’année dernière une installation en Sicile, le directeur du Pergamon de Berlin, Claus Peter Haase, ou le metteur en scène Marco Bertozzi. Dans le jury de cette année l’assyriologue Franco d’Agostino, le compositeur français Robert Cahen, la cinéaste libanaise Carol Mansour, Kevin Dwyer, anthropologue américain, spécialiste du cinéma et du Maroc. Le prix « Un pont entre les cultures » a été décerné ex-aecquo à «In colore» de Fabrizio d’Agostino qui raconte l’histoire de l’équipe de basket du Lazio, exemple de solidarité et d’amitié, et « Circling the house of God » de l’américain Ovidio Salazar, extraordinaire parcours d’un médecin anglais converti à l’Islam et qui fit son pélérinage à la Mecque en 1948. Parmi les autres prix, celui du meilleur montage a couronné « Jaffa the orange clockwork », coproduction franco-israélo-belge qui dénonce la captation des orangeraies palestiniennes millénaires de Jaffa par les Israéliens et la création de la marque Jaffa qui fut la seconde marque mondiale après Coca-Cola, symbole de l’énergie et de la jeunesse d’Israël autour du mythe fondateur sioniste : « Nous avons fait refleurir le désert » ! Le prix spécial du jury est allé à « A cold land » de l’Iranien Shahriar Pouseyedian, partagé avec l’Italien « Il colore delle parole ». Marco Simon Puccioni traite de l’assimilation des africains en Italie et raconte l’histoire d’un poète et médiateur camerounais, Ndjock Ngana, qui nous dit : «Je rejette les mots intégration et étrangers. Il s’agit de vivre ensemble. Il n’y pas d’étrangers, il n’y a que des hommes ». Ce film a reçu également le prix de la Fondation de Nina zu Furstenberg « Dialogues on civilization ». Un moment de paix et d’échanges qui a pu nous faire croire que le temps était suspendu et qu’on était à la cour de Palerme au XIe siècle. Puisse Lucia Gotti Venturati poursuivre ce chemin et accroître encontre l’idée braudélienne qui est la sienne qu’il faut partager les valeurs communes du monde méditerranéen plutôt que d’exacerber les différences !










jeudi 29 avril 2010

Galères d'hier et d'aujourd'hui




Il est curieux que la galère, élément essentiel de l'évolution, de l’histoire de la marine, de la Méditerranée, de l’antiquité, des liens entre les hommes, des premiers voyages comme des premières échanges, disparue depuis 250 ans ou presque, continue à frapper l’imaginaire collectif de nos contemporains qui n’en ont jamais vu ni entendu parler. Est-ce la destinée exceptionnelle de la phrase « Mais qu’allait-il faire dans cette galère ? » des Fourberies de Scapin de notre Molière national qui a trouvé un là une reconnaissance de dicton populaire. Tout le monde vit sa galère ou ses galères aujourd’hui : «La notion de galère sert un contre-fantasme tout aussi complaisant que la libre circulation, du développement personnel et du bonheur si-je-veux… Le chômage est une galère, le travail est une galère. L’amour est une galère, la solitude est une galère. Vivre dans la rue est une galère, payer son loyer est une galère… galère, galérer sont des mots qui charrient les relents d’un passé barbare censément révolu ». Ces mots sont écrits par Catherine Vasseur dans la post-face d’un livre qu’elle a traduit et annoté et qui vient de paraître pour nous rappeler bien à propos cette résonance actuelle. Ouvrage inconnu d’un moraliste espagnol, à moi parfaitement inconnu, je dois le confesser, Antonio de Guevara, L’Arte de marear ou L’Art de naviguer, imprimé à Valladolid en 1539. Travail d’une petite maison d’édition, Vagabonde, qui a le loisir, le flair et le talent pour dénicher des ouvrages de qualité. Ce moraliste inconnu donc, évêque, prédicateur et historiographe de l’empereur Charles Quint, nous livre un traité qu’il faut prendre au énième degré… surtout le début qui est une fausse narration historique sur les galères, leur invention, leur taille, le nombre de rames, les hauts faits d’armes de l’antiquité et des héros… est-ce une moquerie des romans de chevalerie du temps? Des historiens sérieux qui avançaient – à cette époque bien sur – sans preuves certaines et recopiaient sans cesse les erreurs des premiers auteurs qui eux-mêmes n’avaient jamais vérifié leurs sources? La seconde partie est une liste des privilèges des voyageurs sur les galères, en fait une énumération des difficultés du voyage, des ennuis de la promiscuité, de l’inconfort, de l’exiguïté des lieux : « La galère offre à l’aspirant navigateur le privilège de demeurer humble dans la conversation, retenu dans ses paroles, discret quant à ses besoins, et impassible devant les affronts ; car, sur les galères il est plus naturel de subir les offenses que d’en infliger, ou même d’en tirer vengeance ». Un vade mecum philosophique ? Antonio de Guevara liste les tâches à accomplir pour se maintenir en vie sur la galère, les travaux et les périls subis, le langage barbare en usage sur les bords, et une description de la mer et de ses propriétés qui est un petit traité de morale à lui seul, poétique et sans illusions : « La mer n’a rien d’autre à déclarer que son amertume ; et si ses eaux sont très amères, ses dispositions le sont à l’extrême ». Ce ton, qui fait bien rire parfois, petit à petit nous emmène ailleurs que sur les galères du XVIe siècle. C’est le travail du moraliste de nous ramener aux voyages en général, et à la vie en société, à notre aventure personnelle dont chacun est aujourd’hui le créateur. Comme le dit si bien Catherine Vasseur «Vous êtes embarqué » écrit Pascal dans les Pensées. L’antienne est connue : l’existence est un voyage. Ici toutefois, la métaphore s’effondre : le voyage, pour ces personnages est une donnée littérale. Or, la navigation en mer, plus qu’aucune autre activité humaine favorise à cette époque les ententes fatales entre l’aléatoire – les décrets de la Fortune – et l’inéluctable – la mort». Car, conclut maintes fois l’auteur « la vie de la galère, Dieu la donne à qui la veut »

Antonio de Guevara, L’Art de naviguer, traduit de l’espagnol, annoté et postfacé par Catherine Vasseur, préface de Pierre Senges, Vagabonde, 11 Euros.